Temps vrai, temps légal



(...) Le plus passionnant – le plus difficile aussi – c'est (...) de guetter, de pouvoir saisir ( au jeu de l'apparition-disparition) l'instant d'un équilibre instable et précaire, d'arrêter la peinture – suspendre le temps à la frontière de la naissance de la mort. Il faudrait avoir deux vies. Frontières...deux vies ?... Cela me rappelle quelque chose. Un lieu...une date...un événement du passé émerge, s'éclaire, se précise, j'y suis :

1950, le 10 mars, vers 21h le soir. Je viens à l'instant même, de traverser le rideau de fer (étroit couloir de champs de mines bordé bordé par deux clôtures parallèles de fils de fer barbelés, entre de larges bandes de no-man's-land de 50 m de chaque côté). Je viens de passer au-dessus même des mines, par une échelle posée horizontalement sur ces clôtures. Je rampe sur les seconds 50m de no-man's-land rasé vide, et je reste à plat ventre, - enfin en sécurité (relative) cachée par les premières rangées d'un champ de maïs desséché, laissé sur pieds, au seuil du territoire autrichien. Je guette la frontière que je viens de traverser, en attendant le paysan qui m'a aidée avec son échelle. Il la ramène à sa ferme proche et reviendra bientôt pour m'expliquer comment je dois passer la zone soviétique, deux rivières, repérer puis éviter trois villages et la patrouille russe, pour arrivée sans être remarquer, en zone anglaise. J'attends... La nuit comme le silence est totale, pas même l'aboiement des chiens policiers qui m'ont fait plus de peur la nuit dernière que la pensée d'exploser sur une mine. J'attends...puis, sur ce fond de nuit sombre, dans ce silence, un son, un bruit rythmé qui s'approche...Devant mes yeux mais de l'autre côté de la frontière et du no-man's-land, apparaissent de petits carrés lumineux, d'un jaune orangé, glissant horizontalement, en légère surélévation. J'ai un choc... douleur et joie... jouissance incomparable... ce que je vois – ces carrés jaunes qui passent – ce sont les fenêtres illuminées du rapide venant de Budapest. Il ralentit ; le village frontalier, le terminus, n'est pas loin. J'aperçois maintenant, nettement, quelques rares silhouettes de voyageurs dans les rectangles. Ils sont – selon mes papiers laissés dans ma chambre à Budapest – mes compatriotes. Le train avance dans le pays dont, en réalité, je suis déjà coupée, séparée à jamais, mais ce pays était, il y a un quart d'heure encore, le mien. Pays de ma langue maternelle, - ô ma pauvre mère. Elle sera inconsolable. Mes amis, lieux, rivières... Sandor, Poldi, Somlyo, Felsö-Balog, Tisza... mais déjà cette terre glacée en bordure du no-man's-land me semble douce et ouverte. Je suis libre... libre ! Vertigineusement... A quelques pas, mais, simultanément, à milles années-lumières de tout lieu où le temps légal est imposé. Intacte dans mon corps. Pas sautée sur les mines, ni frappée par les balles. Les 30 km de zone russe seront donc une agréable promenade nocturne. Aller à pied jusqu'à Paris... voir l'Océan... Connaître... Faire la peinture comme je l'entends... Personne ne me demandera plus de peindre le portrait géant de l'idole moustachue ni d'ânonner la théorie auto-punitive de son acolyte Zdanov. Cette terre où je suis encore quelques minutes) entre deux états mais n'appartenant à aucun, n'est pas le symbole mais la réalité de mon existence. J'ai quitter un bloc pour n'appartenir à aucun autre. Ni émigré, ni exilée, ni intégrée. Transnationale. L'échelle que le paysan est en train de ranger dans sa grange, n'est pas le symbole mais l'instrument réel de ma traversée du domaine de la langue maternelle au niveau de l'élangues. Dans celles-là que je vais peindre ! Celles à la fois de Lascaux, des Mayas, de Wan Hi-Tche, de Van Gogh, de Cézanne. Celle du geste, du rythme fondamental. Celles de mes désirs de toujours. Puis je retrouverai toi, que j'avais laissé en désolation, aux pieds des petits bonshommes en porphyre rouge qui s'embrassent inlassablement – depuis combien de siècles déjà ? - adossés au coin de San Marco. Je t'avais quitté pour retourner vers l'Est, dans le pays que l'imaginait libre et jeune pour y construire le socialisme ? Cul-de-sac. Etouffement, asphyxie. Comment en sortir ?... En jouant. Jouant sa vie. A saute-mouton. Parfaitement. Huit fois en vain... Enfin la neuvième c'est la bonne ! Rideau Enfer, enfreint, sautééééé !!! « Rire (à l'échelle) de l'univers » Et maintenant, ici dans ce champ de maïs – qui s'ouvre déjà aux innombrables frontières à franchir – sans passeport, sans visa, sans bagages, sans le moindre argent, sans identité, vraiment libre, commence ma vie nouvelle... Vita Nuova... J'octrois.

Décembre 1975.

Texte de Judit Reigl : Temps vrai, temps légal, Paris, Art Press International, n°5, mars 1977