Publié dans Cahiers de psychologie de l'art et de la culture


n°16, automne 1990, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Paris

Tout art est heureux dont la réalisation est réussie, artistiquement résolue. Un tableau vrai, un tableau bien peint est forcément heureux en soi, indépendamment de son sujet, de sa charge psychiquement destructive ou négative (Goya : Horreurs de la guerre; Picasso : Guernica; Van Gogh : Champs de blé aux corbeaux). Certaines toiles de Cézanne, quelques unes des Montagne-Sainte-Victoire ou des Baigneuses sont doublement heureuses. C'est le peintre lui-même qui constate : «  je me sens coloré par toutes les nuances de l'Infini. Je ne fais plus qu'un avec mon tableau ». Le violoniste de Matisse (Le Violoniste à la fenêtre, 1917), comme Route principale et routes secondaires (fin 1928, début 1929) de Paul Klee sont également de cette dimension-là. La cause n'en est pas le thème. Ces tableaux incarnent l'état de félicité qui était la leur en les peignant. Quel état ? Il s'agit d'une expérience. Une expérience impossible à communiquer ou décrire correctement. Rarement, très rarement, mais cela arrive en peignant : le corps devient l'instrument précis, parfait. L'inconscient et le Conscient fusionnés deviennent simple témoin. Témoin qui perçoit avec étonnement, voire émerveillement, l'irruption de l'Universel, du Hors du Temps -l'Intemporel en tant que je Suis – dans le Ici et Maintenant.