Lettre manuscrite inédite d'André Breton à Judit Reigl



Chère Amie,
Vous me donnez un des grands émerveillements de ma vie : vous ne pouvez imaginer la joie grave et profonde qui m'envahit ce matin. Cette oeuvre* du premier instant que je l'aie vue, j'ai su qu'elle participait du grand sacré et son entrée chez moi me fait l'effet d'un Signe solennel. Je n'aurai cru que cette parole de Lautréamont pût trouver image à ma hauteur, et j'ai été bouleversé de son adéquation totale à celle-ci, qui s'est jetée à ma tête quand j'entrais chez vous. Je craignais que vous ne m'en vouliez un peu de cette précipitation que j'avais mise à vouloir vous la faire montrer, elle et plusieurs autres mais ce n'était là, vous pensez bien, que l'excès du mouvement d'exaltation que j'avais éprouvé au fur et à mesure que vous me découvriez vos autres toiles. Je suis tel que je voudrais aussitôt que tous ceux qui en valent la peine passent par le même enthousiasme que moi.
Je ne sais, Judith Reigl, comme vous dire le don que vous me faites. C'est encore trop près, voyez-vous. Vous êtes en possession de moyens qui me stupéfient de la part d'une femme et je vous crois en mesure d'accomplir des choses immenses. Laissez-moi vous dire toute mon admiration, toute mon émotion.

André Breton